Ces petits riens…
J'ai cette fâcheuse tendance à laisser traîner mes bols de thé un peu partout. La plupart du temps, ils sont à moitié pleins (ou à moitié vides, question de point de vue), tiédis, oubliés dans le flot des choses.
Je ne me serais certainement jamais aperçue de cette habitude si mon compagnon ne me l’avait pas fait remarquer, amusé, comme une de mes petites manies devenues signature. «Tiens, encore un bol en vadrouille ».
J’ai longtemps cru que le mouvement était la preuve d’une vie pleinement vécue.
Que la joie devait surgir comme une vague brutale, un vertige, un instant qui coupe le souffle. Que si le cœur ne s’emballe pas, alors ça ne vaut peut-être pas la peine d’être pleinement vécu.
Alors, j’ai cherché l’étincelle partout. Dans l’excitation des notifications qui s’accumulent, dans ces achats qui promettent de se réinventer, dans les plans qui remplissent l’agenda comme s’il fallait occuper chaque seconde pour justifier d’exister. J’ai aimé la montée d’adrénaline, la nouveauté, l’éphémère qui brille fort avant de s’éteindre. Mais l’adrénaline redescend toujours, et dans ces moments de creux, tout me semblait fade. Comme si le quotidien n’était qu’une attente entre deux pics d’exaltation.
Je ne sais pas quand j’ai compris que je confondais excitation et plénitude. Peut-être un matin silencieux, où rien ne venait remplir l’espace. Peut-être en réalisant que je passais plus de temps à chercher des sensations qu’à vraiment en ressentir. Peut-être en comprenant que l’ivresse du "plus" laissait toujours un goût de "pas assez".
Alors, j’ai commencé à prêter attention autrement.
Désormais, je m’efforce à chercher du sens dans ce qui ne s’impose pas. Dans le froissement d’une page tournée lentement, dans la profondeur d’un regard qui dure un peu plus longtemps.
J’ai appris à savourer la lenteur, à être présente dans ces moments où le temps semble suspendu et à prêter attention à la routine familière. Je me surprends à chérir les petits moments du quotidien.
Comme le bruit léger du chat qui saute du lit, ses petites pattes qui effleurent le sol avec ce son à peine perceptible, mais tellement familier. Puis, le bruit plus sec de ses griffes qui s’accrochent au pied du matelas, comme pour t'extirper, bien décidé, de la douce torpeur du petit matin. Allez, debout… il est temps.
Comment se fait-il que les chats soient aussi ponctuels ? Toujours à l’heure pour se lover contre tes chevilles quand l’obscurité de la nuit est bien installée, mais aussi exactement à l’heure où ton réveil va sonner.
Je vis avec un petit chat au cœur fragile. Elle ne le sait pas, mais moi si. Alors je la regarde dormir, je l’écoute respirer, je me dis que l’amour, parfois, c’est juste ça : veiller sur un être sans qu’il ne le sache.
Pour elle, l’instant est suffisant. Elle dort, elle mange, elle vit. Je l’envie un peu.
J’ai compris que tout n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être profond. Que le bonheur n’est pas toujours un sommet, mais parfois une ligne douce qui s’étire dans le temps. Et que dans ce monde qui court, savoir s’arrêter est une forme de courage.
J’ai aussi compris que l’absence de frénésie n’était pas un manque, mais un espace. Un espace où les choses peuvent prendre racine au lieu de simplement passer. Où les émotions ne sont pas juste des éclats mais des présences. Où l’on peut sentir sans avoir besoin de prouver, savourer sans chercher à capturer.
Dans cet espace, le temps s’étire autrement.
Il n’est plus un compte à rebours avant la prochaine décharge d’excitation, mais une matière souple dans laquelle on peut s’installer. Il y a la lenteur des conversations qui ne cherchent pas d’issue immédiate. La richesse des journées sans programme, où quelque chose advient justement parce que rien n’était prévu.
La beauté des répétitions : un même chemin parcouru chaque jour, un même livre relu plusieurs fois, une même mélodie qui finit par révéler quelque chose de nouveau à force d’être écoutée.
Et peut-être que le vrai luxe est là, finalement. Non pas dans l’accumulation d’expériences, mais dans la capacité à être pleinement dans ce qui est déjà là.
Si vous cherchez des réponses, vous êtes au mauvais endroit. Si vous aimez les questions, les parenthèses, l’absurde du quotidien et les fulgurances poétiques planquées dans un ticket de métro, alors installez-vous. On va bien s’entendre.
love. Bisouille !




C'est très beau et juste. Les petits bruits des chats sont la meilleure thérapie !